Négociations mauritano-sénégalaises
Les 22 et 23 avril 1989, de très graves événements éclatent dans la capitale sénégalaise. La population de Dakar attaque et pille des dizaines de commerces tenus par des Mauritaniens, qui sont souvent assassinés. A Nouakchott, dans le même temps, des milliers de Mauritaniens s’en prennent aux Sénégalais, causant 200 morts les 24 et 25 avril. Personne ne sait qui a commencé… L’enchaînement de la violence provoque de nouvelles émeutes à Dakar les 27 et 28 avril, et de nouveaux morts. Des dizaines de milliers de Mauritaniens sont chassés par le soulèvement populaire et contraints de regagner leur pays d’origine. Parallèlement, une partie importante des « Négro-Africains » vivant en Mauritanie sont refoulés au sud du fleuve Sénégal. La crise entraîne en outre des arrestations, des détentions arbitraires dans les deux pays. Sans compter les exodes croisés : en quelques semaines, 70 000 personnes rentreront au Sénégal, et 170 000 en Mauritanie. Les deux États sont alors en guerre, non déclarée mais bien réelle. Que faire ? Nos intérêts économiques ne sont pas directement visés, et nos ressortissants ne paraissent pas spécifiquement menacés. Si bien que la diplomatie française ne voit pas très bien par quel bout prendre cette affaire, qui ne la concerne d’ailleurs pas au premier chef. Devons-nous pour autant demeurer les bras croisés ? Nous, Service, n’avons-nous pas un rôle à jouer ?
En y réfléchissant, l’idée nous vient de tenter d’intervenir secrètement pour rétablir entre ces deux pays amis le lien brisé. Et notamment entre les deux chefs d’État, Abdou Diouf et Mouawiya Ould Taya, qui, depuis que ces soulèvements ont éclaté, ne se voient plus, ne s’appellent plus, ne maîtrisent plus les événements dans leurs pays respectifs. La situation est complètement bloquée, et les relations interrompues entre les deux capitales. Comme c’est souvent le cas en de telles circonstances, les ingérences extérieures commencent à se faire jour, certains acteurs moyen-orientaux de premier plan jouant la carte de la déstabilisation durable. C’est ainsi que le Service note en juillet 1990 : « … l’Irak joue un jeu impitoyable, avec pour objectif une implantation profonde et durable en Mauritanie à des fins techniques (bases d’essai d’armes balistiques) et politiques (panarabisme sous hégémonie irakienne). » Car le régime mauritanien est fortement teinté de baasisme 1. Sa sympathie pour Saddam Hussein est évidente, qui le conduira à être rangé de facto parmi ses alliés lors de la guerre du Golfe. Au même moment, le Sénégal, pour montrer qu’il est de tout cœur avec son vieil allié l’Arabie Saoudite – dont l’aide financière lui est acquise depuis longtemps - , enverra un contingent militaire à Riyad…
Nous décidons donc d’examiner si les conditions d’une médiation sont réunies. Il s’agit d’une pure initiative du Service, qui s’apprête à intervenir de son propre chef : aucune discussion préalable avec le Quai d’Orsay, avec Matignon, et pas d’avantage avec l’Élysée. Je me rends tout d’abord à Nouakchott et y rencontre longuement le président Taya. Je retire de nos discussions le sentiment qu’il désire trouver les voies de la paix, qu’il ne maîtrise pas la situation et qu’il s’en inquiète vivement, car elle a profondément déstabilisé la Mauritanie : le pays est ardent, avec ces populations qui revendiquent hautement leur appartenance au monde islamique du Nord. Historiquement, les Noirs ont été les esclaves des populations arabes blanches dans l’ensemble de l’Afrique, amis particulièrement en Mauritanie. Les populations nomades qui règnent sur le pays sont celles qui ont fait travailler la terre, pendant des siècles, à des esclaves noirs razziés au Sud. Comme toujours, les sangs se sont mêlés : une population métisse s’est développée, qui n’est ni du Nord ni du Sud, ni noire ni blanche. Dès le début de la colonisation de la Mauritanie, la France y a ouvert des écoles et imposé à chaque tribu des quotas d’enfants à scolariser. Les chefs y ont, bien entendu, envoyé les fils d’esclaves.
C’est ainsi que lorsque l’indépendance de la Mauritanie intervient en 1958, ceux qui savent lire et écrire, qui ont fait des études, moyennes ou supérieures, sont très majoritairement des Noirs. Et ce sont eux qui vont constituer l’encadrement du pays : toute la fonction publique, par exemple, va reposer sur eux. En avril 1989, la rue en chasse une grande partie, et le pays se trouve totalement désorganisé. L’armée est divisée. Taya veut en finir. Il n’y a même plus de lignes aériennes entre Nouakchott et Dakar, plus aucun contact. Je suis obligé de faire le voyage en avion privé entre les deux capitales.
A Dakar, je rencontre Abdou Diouf que je connais très bien : nous sommes de la même promotion à l’École de la France d’outre-mer. Je retrouverai ainsi, partout en Afrique, plusieurs de mes anciens condisciples. Je n’avais pas revu Diouf depuis trente-deux ans ; il me reçoit très bien, me loge dans la villa présidentielle et, au cours du dîner en tête-à-tête le soir de mon arrivée, je lui raconte mon entrevue avec Taya :
« Je suis pratiquement persuadé que Taya est prêt à chercher un accord, lui dis-je.
Je ne demande que ça.
Veux-tu qu’on essaie de s’en occuper ?
Tu as carte blanche.
J’ai beaucoup réfléchi à cette affaire et aux conditions de notre intervention, et je pose un certain nombre de conditions. Si elles t’agréent, je retourne chez Taya et lui pose les mêmes ; on pourra alors démarrer quelque chose.
Quelles sont tes conditions ?
Le Service ne va pas t’ennuyer tous les jours. Tu désigneras un plénipotentiaire qui puisse t’engager. Qui ne dise pas au milieu des discussions : ‘il faut que j’en réfère, etc.’ quelqu’un à qui tu donnes un grand pouvoir et qui peut te voir, te téléphoner quand il le souhaite, pour te parler des discussions qui vont durer des mois et des mois, peut-être des années. On n’est pas pressé. »
La condition acceptée, j’ajoute :
« Il faut également que les négociations restent entièrement secrètes et que personne ne sache que la DGSE s’occupe de cette affaire. Troisième condition : c’est nous qui la gérons de A à Z. On prend d’ailleurs tout en charge matériellement : les billets d’avion et l’hébergement sont à nos frais. On décide les réunions, où et comment elles se déroulent. Quatrième condition : aucun des chefs d’État, aucun des ministres et aucun homme politique d’aucun des deux pays n’ouvre plus la bouche sur ce conflit pendant tout le temps que dure la négociation. »
Diouf est d’accord. Je revois Taya :
« J’ai cru comprendre votre souhait de trouver une solution ; j’en ai parlé à Diouf. Si vous êtes d’accord, voilà comment on peut faire. »
Taya donne son accord. Et nous commençons, en décembre 1990 à Mortier, des négociations secrètes, qui vont durer fort longtemps, avec une délégation mauritanienne et une délégation sénégalaise.
Ce n’est qu’une fois les conditions de départ réunies que j’informe l’Élysée, Matignon et le Quai pour obtenir leur accord. « Pourquoi pas ? » me répond-on. Nous demandons que le Quai et le ministre de la Coopération assistent aux discussions, en observateurs. Elles ont lieu au Service, sous l’égide de la direction de la Stratégie qui accomplit l’essentiel du travail. Je me contente quant à moi de voir les gens, de les inviter à dîner, d’arrondir les angles quand ça coince, à la demande de l’équipe en charge de la mission. Et les choses commencent à se débloquer dès qu’il est décidé de rejeter en fin de discussion le litige essentiel : la frontière. Où se trouve-t-elle ? Au milieu du fleuve ? Sur la rive droite ? Sur la rive gauche ? Dans un pays du Sahel, l’eau est un problème vital.
Nous avançons progressivement, en abordant les problèmes dans l’ordre croissant des difficultés, du plus simple au plus délicat, et en traduisant immédiatement les progrès de la négociation sur le terrain. Premier succès, le libre accès aux zones de pêche océanique, qui comptent parmi les plus généreuses du monde, est rétabli. La pêche était devenue pratiquement impossible depuis le début du conflit, puisqu’on s’agressait de bateau en bateau dans les eaux mauritaniennes et sénégalaises. Puis un passage sur le fleuve Sénégal est rouvert. Bientôt on aborde le dossier du retour des exilés sur leurs terres. Et, un jour, je dirai à Abdou Diouf et à Taya : « Maintenant vous pouvez vous téléphoner, rediscuter, commencer des conversations diplomatiques bilatérales sans nous. » Enfin, le Quai d’Orsay et la Coopération prélèveront sur leurs cassettes respectives de quoi réparer les dégâts de la guerre civile.
C’est ainsi qu’en mars 1992 la paix a éclaté. Personne n’a jamais vu, ni su, le travail formidable et secret qui avait été réalisé. Des mois et des mois de négociations obstinées à travers lesquels nous sommes parvenus à rapprocher les Sénégalais et les Mauritaniens des deux délégations. Parce qu’ils ont déjeuné et dîné avec nous. Ensemble au Service. Puis nous les avons sortis le soir au restaurant. Ils ont alors commencé, après quelques mois, à se téléphoner, à se voir en tête-à-tête. Sans nous. C’est alors que nous avons su que nous avions gagné.
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